Tuesday, 19 October 2010

PARABOLE DE L'ENFANT PRODIGUE

EXPLICATION DE LA PARABOLE DE L'ENFANT PRODIGUE.

AU PAPE DAMASE.

Votre Sainteté, en me proposant la difficulté, l'a expliquée elle-même; et interroger de sorte, c'est mettre sur la voie ceux que l'on interroge. En effet, il y a de grandes lumières ms une demande sagement posée. « Quel est, dites-vous, ce père dont parle l'Évangile, qui partage son bien à ses deux enfants? quels sont ces deux fils? Le plus jeune, après avoir dissipé son patrimoine avec des courtisanes, tombe dans le dénûment, et se trouve réduit à garder les pourceaux et à se nourrir de racines; puis il retourne près de son père, qui lui donne un anneau et une robe et fait tuer un veau gras pour le recevoir. Son frère aîné revient des champs et porte envie à l'accueil que l'on fait à son frère. « Je sais, » ajoutez-vous, « que les commentateurs expliquent différemment cette parabole : quelques-uns pensent que le fils aîné représente le peuple juif, et que le puîné est la figure des gentils. » Mais, je le demande, comment peut-on appliquer au peuple juif ce que dit le fils aîné: « Voilà déjà bien des années que je vous sers sans vous désobéir en rien, et jamais vous ne m'avez donné un chevreau pour me réjouir avec mes amis; » et ce que lui répond son père: « Mon fils, vous êtes toujours avec moi, et tout ce que j'ai est à vous? » Si, d'accord avec vous, nous voulons y voir le symbole du juste et du pécheur, comment peut-on concevoir que le juste s'afflige du salut de son prochain, et surtout de son frère? Car, si la mort est entrée dans le monde par l’envie du démon, et si les partisans de l'esprit malin sont ses imitateurs, peut-on attribuer à un homme juste cette hideuse jalousie qui porte le fils aîné de la parabole à demeurer sur le seuil de la maison, à opposer tant de froideur aux caresses de son père, et à rester seul, le front pâle, le coeur ulcéré, sans vouloir prendre part à la joie de la famille? Il faut donc que nous examinions le motif et l'occasion qui ont inspiré ces paroles au Sauveur, de même que nous avons coutume de le faire pour toutes les paraboles dont Jésus-Christ lui-même n'a pas révélé le sens.
Les publicains et les pécheurs se tenant auprès de Jésus pour l'écouter, les scribes et les pharisiens en murmuraient et disaient: «Pourquoi cet homme reçoit-il les pécheurs et mange-t-il avec eux? » Leur jalousie venait de ce que le Seigneur ne dédaignait pas de manger et de s'entretenir avec des gens que la loi de Moise condamnait. Tel est le récit de saint Luc; voici celui de saint Mathieu: « Jésus étant à table dans une maison, il y vint beaucoup de publicains et de gens de mauvaise vie, qui se placèrent près du Seigneur et de ses disciples. Alors les pharisiens dirent à ces derniers: « Pourquoi votre maître mange-t-il avec des pécheurs et des publicains?» Jésus les ayant entendus, leur dit: « Ce ne sont pas les sains, mais les malades qui ont besoin de médecin. Allez, et apprenez cette parole : j'aime mieux la miséricorde que le sacrifice; car je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs. » Saint Marc se sert des mêmes termes. C'était donc au nom des préceptes de la loi que les pharisiens élevaient leurs murmures. Cette loi, d'une justice rigoureuse, fie connaissait pas la clémence : point de pardon pour l’adultère, l’homicide, le faussaire; le crime ne pouvait se soustraire à l’expiation ; il fallait donner oeil pour oeil, dent pour dent, vie pour vie. « Tous s'étaient détournés du droit chemin et étaient devenus inutiles : il n'y en avait point qui fissent le bien, il n'y en avait pas un seul. Mais où avait abondé le péché Dieu a répandu une surabondance de grâces. (Rom.3.) Il a envoyé son fils, né d'une femme, lequel, brisant la muraille qui séparait le juif du gentil, de ces deux peuples n'en a fait qu'un, et a adouci par la grâce de l'Evangile la rigueur et l'austérité de la toi. » (Galat. 4. Eph. 2) C'est ce qui fait dite à saint Paul, écrivant aux fidèles : « Que Dieu, notre père, et notre Seigneur Jésus-Christ vous donnent la grâce et la paix;» sa grâce qui n'est point due à nos mérites, mais que nous recevons de la bonté de celui qui la donne; la paix qui à opéré 'notre réconciliation avec Dieu, et que nous devons à la médiation de Jésus-Christ. Car Jésus nous a pardonné nos péchés, il a anéanti, en l'attachant à sa croix, ce contrat de mort qui pesait sur nous, et il a mené en triomphe les puissances et les principautés, après les avoir vaincues sur la croix.
Quel excès de bonté pour le fils de Dieu que de devenir fils de l'homme, de demeurer, pendant dix mois dans le sein de sa mère, d'attendre patiemment le moment de la naissance, de se laisser envelopper de langes, et de passer par tous les degrés de l'enfance sous l'autorité de ses parents! Il se résigne aux injures, aux soufflets, à la flagellation; obéissant jusqu'à sa mort aux volontés de son père, il se soumet à la malédiction de la croix pour nous racheter de la malédiction de la loi; et il accomplit ce qu'il avait demandé auparavant en qualité de médiateur : « Mon père, je souhaite qu'ils ne soient qu'un en nous, comme nous ne sommes qu'un vous et moi. » Or, comme il était venu pour opérer par son ineffable miséricorde ce que la loi ne pouvait faire, c'est-à-dire pour nous sauver, il exhortait à la pénitence les publicains et les pécheurs, et il cherchait à s'asseoir à leur table afin de pouvoir les instruire; car dans toutes ses actions et dans toutes ses démarches ce divin Sauveur n'avait en vue que le salut des hommes, comme on peut s'en convaincre en lisant attentivement l'Évangile.
Mais c'est en cela même que les scribes et les pharisiens l'accusaient de violer la loi. « Voyez cet homme, » disaient-ils, « il aime à faire bonne chère, et il est l’ami des publicains et des gens de mauvaise vie. » Ils lui avaient déjà fait un crime de guérir les malades le jour du sabbat. Ce fut donc pour renverser leurs accusations par les efforts de la raison et de la douceur que Jésus leur proposa trois paraboles : la première est celle du pasteur qui, laissant ses quatre-vingt-dix-neuf brebis sur la montagne, en va chercher une qui s'était égarée et la rapporte sur ses épaules ; la deuxième est celle de la femme qui allume sa lampe pour chercher la drachme qu’elle a perdue, et qui, après l'avoir trouvée, invite en ces termes ses compagnes à prendre part à sa joie: «Félicitez-moi, j'ai retrouvé la drachme que j'avais perdue;» enfin la troisième est celle des deux enfants, que Votre Sainteté m'ordonne d'expliquer.
Quoique les deux paraboles de la brebis égarée et de la drachme perdue aient le même sens, ce n'est point ici le lieu d'en parler. Je me contenterai de dire que tous ceux à qui la pénitence n'est pas nécessaire doivent se réjouir de la conversion des pécheurs et des publicains, à l'exemple des anges et des compagnes qui se félicitent de voir retrouver la brebis et la drachme égarées. Tel est l'esprit de, ces deux paraboles. Aussi je suis étonné que Tertullien, dans son livre sur la chasteté, où il combat la pénitence et où il professe des opinions contraires aux traditions de l'Église, ait prétendu que les publicains et les pécheurs qui mangeaient avec Jésus-Christ étaient païens, se fondant sur ce texte de l'Écriture : « Aucun des enfants d'Israël ne paiera l'impôt. » Mais saint Mathieu n'était-il pas publicain et Juif en même temps, ainsi que cet autre publicain qui, priait dans le temple avec le pharisien et qui n'osait lever les yeux au ciel? Saint Luc ne dit-il pas aussi : « Le peuple et les publicains, ayant entendu la parole de Jean, bénirent Dieu et se firent baptiser?» D'ailleurs était-il croyable qu'un païen fût entré dans le temple, ou que Jésus-Christ eût mangé avec des païens, lui qui craignait sur toutes choses de donner atteinte à la loi, lui qui n'était venu que pour chercher dans Israël les brebis égarées, et qui répondit à la femme chananéenne implorant la guérison de son fils: « Il ne faut pas prendre le pain des enfants et le donner aux chiens; » lui enfin qui avait dit à ses disciples : « N'allez pas vers les gentils et n'entrez pas dans les villes des Samaritains?» Tout cela fait voir que par le mot de «publicain» on doit entendre, non pas les gentils en particulier, mais tous les pécheurs en général, soit Juifs, soit gentils . Tertullien en soutenant, selon les visions de ces femmes impies et insensées (1), que les chrétiens ne doivent pas être admis à la pénitence, a donc eu tort de prétendre que les publicains n'étaient pas Juifs mais païens.
Revenons à notre parabole. Je vais citer les paroles de l'Évangile et j'y joindrai, en forme de commentaire, les idées qu'elles me suggéreront.
« Un homme avait. deux enfants.» L'Ecriture en plusieurs endroits donne à Dieu le nom d'homme. « Le témoignage de deux hommes est vrai, » dit Jésus-Christ : « or, je me rends témoignage à moi-même, et mon Père qui m'a envoyé me rend aussi témoignage. » Dans une autre parabole Dieu est appelé « pasteur;» ailleurs encore «père de famille; » là il « loue sa vigne; » ici il « convie aux noces. » Toutes ces paraboles ne tendent qu 'à condamner l'orgueil des Juifs et à inviter à la pénitence tous les pécheurs en général, Juifs ou gentils. Les deux enfants sont les deux peuples dont la vocation est un des mystères les mieux marqués dans l'Ecriture.
« Le plus jeune dit à son père : « Mon père, donnez-moi ce qui doit me revenir de votre bien. » Notre vie, nos sentiments, nos pensées, nos paroles appartiennent à Dieu ; c'est un bien qu'il a partagé entre tous les hommes, suivant l'expression de l'évangéliste: « Il était la vraie

(1) Prisca et Maxilla, qui partageaient, ainsi que Tertullien, les opinion de Montan.

lumière qui illumine tout homme venant en ce monde. » Le bien dont il nous a dotés, c'est « l'ail droit que nous devons préserver de scandale, »c'est « la lampe qui éclaire notre corps, c'est « le talent » qu'il ne faut pas « envelopper dans le manteau, » en menant une vie molle et oisive, ni «cacher dans la terre» en livrant notre coeur à des désirs et des pensées terrestres.
«Le père leur fit le partage de son bien, » Le texte grec porte : « Il leur donna de quoi vivre.» En d'autres termes, il leur donna le libre arbitre; il voulut que chacun pût agir, non sous l'influence de la volonté divine, mais sous celle de sa propre détermination, non d'après les lois de la nécessité, mais suivant l'impulsion de sa volonté; il donna à l'homme cette liberté. afin qu'il devint capable de vertu, afin qu'en faisant ce qu'il voulait, à l'exemple de Dieu, il se distinguât des autres animaux. Aussi c'est avec une égale justice que le pécheur est condamné aux châtiments et que le juste reçoit sa récompense.
«Peu de jours après, le plus jeune de ces deux enfants, avant réuni tout ce qu'il avait, s'en alla dans un pays étranger fort éloigné. » Si Dieu tient le ciel et la terre dans sa main, si, comme dit Jérémie, « il s'approche, il est près de nous, » ou, suivant les expressions du prophète-roi, si « Dieu est en tous lieux, » comment un enfant peut-il quitter son père et s'en aller dans un pays étranger fort éloigné? Remarquons que ce n'est pas par la distance des lieux, mais par les affections du coeur que nous sommes avec Dieu, ou que nous nous en éloignons. De même qu'il dit à ses apôtres : « Je serai toujours avec, vous jusqu'à la consommation des siècles, » de même aussi il dit à ceux que leur orgueil rend indignes d'être avec le Seigneur : « Je ne vous ai jamais connus; retirez-vous de moi, vous qui faites des oeuvres d'iniquité. »
Ce jeune homme se sépara de son père avec tout son bien et s'en alla clans un pays éloigné. C'est ainsi que Caïn, après s'être retiré de devant la face du Seigneur, alla demeurer dans la terre de Naïd, ou d'agitation. En effet, lorsqu'une âme s'éloigne de Dieu, elle est en proie à d'éternelles agitations et elle se voit exposée à toutes les tempêtes. Quand les hommes abandonnèrent, après le déluge, les contrées de l'Orient, et s'éloignèrent de la véritable lumière, dans les efforts de leur impiété, ils élevèrent une tour contre Dieu ; c'est-à-dire qu'ils bâtirent d'orgueilleux systèmes, et qu'ils voulurent par une curiosité criminelle pénétrer les secrets du ciel. Ce lieu fut appelé Babel, ou : confusion.
« Là il dissipa tout son bien en menant une vie licencieuse. » La volupté est ennemie de Dieu et des vertus chrétiennes; elle nous fait dissiper l'héritage de notre père céleste, et en nous séduisant par l'attrait du plaisir, elle nous empêche de songer à la misère qu'elle nous réserve.
« Après qu'il eut dépensé tout ce qu'il possédait, il survint une grande famine dans ce pays. » Il avait reçu de son père le pouvoir de découvrir les choses invisibles au moyen de celles qui tombent sous les sens, et de connaître le Créateur par la beauté des créatures; mais lui, au mépris de la justice et de la vérité, il rendit aux idoles le culte qu'on ne doit qu'à Dieu, et dissipa les trésors dont la nature l'avait gratifié. Alors il se vit privé de toutes les vertus dont il avait abandonné la source. « Il survint une grande famine dans ce pays. » Tout lieu où nous sommes sans notre père est un lieu de famine, de misère et d'indigence. C'est de ce lieu que parle le prophète, lorsqu'il s'écrie: « O vous qui habitez dans la ténébreuse région de la mort , une lumière se lèvera pour vous. » Il est au contraire une région que doivent posséder ceux qui ont un cœur pur, et après laquelle soupirait David. «J'espère, » disait le saint prophète, « voir un jour les biens du Seigneur dans la terre des vivants. »
« Il commenta à tomber dans la détresse c'est pourquoi il s'en alla et il s'attacha au service d'un des principaux du pays. » Ce jeune homme abandonne le plus généreux des pères pour s'attacher à un prince de ce monde, c'est-à-dire au démon, qui est le prince de ce siècle de ténèbres. L'Ecriture donne encore à celui-ci une foule d'autres noms, tels que ceux « d'homme ennemi, » de «juge d'iniquité, » de « dragon, » de « satan, » de « marteau, » de « Bélial, » de « lion rugissant, » de « Léviathan, » de « Béhemoth, » etc. Le texte porte : « un des principaux du pays, »ce qui nous fait voir qu'il existe un grand nombre de démons ; l'air est infesté de ces esprits malfaisants qui, par les attraits du vice, cherchent à ranger le genre humain sous leur domination.
« Et cet homme l'envoya dans sa maison des champs pour y garder les pourceaux. » Le pourceau est un animal immonde qui ne se plaît que dans la fange. Telle est aussi la nature des démons : ils aiment le sang des victimes immolées aux idoles , et ils se repaissent d'un holocauste plus précieux encore, de la mort de l'homme lui-même. Il l'envoya donc dans sa maison pour y garder les pourceaux , c'est-à-dire qu'il se l'asservit et lui fit immoler son âme.
« Il désirait se nourrir des cosses que mangeaient les pourceaux, mais personne ne lui en donnait. » Nous voyons dans ce jeune homme une nouvelle application des terribles paroles qu'Ezéchiel adresse à Jérusalem: « A la différence des autres prostituées, tu as payé le prix de ta prostitution au lieu de le recevoir. » Après avoir dissipé tout son bien, il est réduit à garder les pourceaux et souffre toutes les angoisses de la misère et de la faim. Les basses voluptés, les passions impures, tous les vices, en un mot, sont la nourriture des démons. Ces ennemis de notre salut ont-je ne sais quoi de séduisant et de corrupteur; ils savent nous attirer par les funestes appâts du plaisir; aussitôt qu'ils se présentent à nous ils éveillent et excitent nos passions. Ce jeune homme ne pouvait assouvir les siennes , car la volupté laisse toujours après elle le vide et l'insatiété. Lorsqu'une fois le démon a pu par ses artifices séduire une âme et l'assujettir à sa tyrannie, il ne se met pas en peine de la plonger plus avant dans le crime, parce qu'il sait qu'elle est déjà frappée de mort. C'est ainsi que nous voyons une foule d'idolâtres mourir de faim et expirer dans l’indigence; à eux aussi on peut appliquer ces paroles du prophète. « Tu as payé toi-même ceux qui t'aimaient, et tu n'as pas reçu d'eux le prix de la prostitution. »
« Il désirait se nourrir des cosses que mangeaient les pourceaux, mais personne ne lui en donnait. » On peut encore donner un autre sens à ces paroles. La poésie, la fausse sagesse du monde, la vaine éloquence des rhéteurs sont la nourriture des démons. Elles ont des beautés et des agréments qui charment tous les hommes; leur agréable cadence et leur douce harmonie, en flattant l'oreille, saisissent l'esprit et enchantent le cœur; mais étudiez avec attention ces sortes d'ouvrages, vous n'en tirez qu'un son vide qui frappe et étourdit les oreilles; vous n'y trouvez ni ce goût de la vérité qui rassasie l'esprit , ni ce pain de la justice qui nourrit une âme chrétienne. Le Deutéronome nous peint cette sagesse mondaine sous la figure d'une femme faite prisonnière à la guerre si quelqu'un d'entre les enfants d'Israël voulait l'épouser, il devait auparavant lui couper les ongles et lui raser les cheveux, et ce n'était qu'après l'avoir purifiée de la sorte qu'il pouvait la prendre pour épouse; vaine et ridicule cérémonie, si on la prend à la lettre. Nous usons de cette salutaire précaution lorsque nous lisons les livres des philosophes, ou qu'il tombe entre nos mains quelque ouvrage de ces pré tendus sages du siècle. Ce que nous y trouvons de bon et d'utile , nous l'accommodons aux principes de notre religion; les choses superflues, par exemple ce qu'ils disent de l'amour, des idoles, de l'attachement aux choses du siècle, nous le rejetons comme inutile; ce sont les ongles et les cheveux de la femme captive que nous devons retrancher. Ainsi, l'apôtre saint Paul défend aux chrétiens de manger dans un lieu consacré aux idoles. « Prenez garde, leur dit-il,.. que cette liberté que vous vous donnez ne soit aux faibles une occasion de chute; car si l'un d'eux voit un de ses frères, plus instruit que lui, assis à table dans un lieu consacré aux idoles, ne sera-t-il pas porté, lui dont la conscience est encore faible, à manger aussi de ces viandes impures? Par votre science vous perdriez une âme pour laquelle Jésus-Christ est mort. » N'est-ce pas dire en d'autres termes : N'ouvrez pas les livres des philosophes, des poètes et des orateurs; ne mettez pas votre plaisir à lire ces sortes d'ouvrages ?
En vain nous alléguons que nous n'ajoutons point foi aux fables dont ces auteurs ont rempli leurs écrits, cette raison ne nous justifie pas, parce que nous pouvons être une occasion de scandale pour tous ceux qui pensent que, loin de condamner ce que nous lisons, nous en approuvons les doctrines. Un semblable raisonnement conduirait. à dire que saint Paul louait ceux qui dans le temple des idoles mangeaient des viandes immolées. A Dieu ne plaise qu'une bouche chrétienne prononce jamais les noms de Jupiter, d'Hercule, de Castor, noms plus convenables à des monstres qu'à des divinités! Cependant aujourd'hui nous voyons des ministres du Seigneur, négligeant l'Evangile et les prophètes, lire des pièces de théâtre, avoir sans cesse Virgile entre les mains, chanter les chansons amoureuses que ce poète mit dans la bouche de ses bergers, et trouver un plaisir criminel dans ce qui doit être uniquement un objet d'études pour la jeunesse. Si donc cette captive a su gagner notre cœur par ses attraits, et si nous voulons la prendre pour épouse, abstenons-nous de manger avec elle dans le temple des idoles, purifions-la de ses souillures et retranchons ce qu'elle a d'impur, de peur que notre frère, pour qui Jésus-Christ est mort, ne soit scandalisé de nous entendre réciter des vers composés à l'honneur des faux dieux.
Enfin ce jeune homme, étant rentré en lui-même, se dit : « Combien y a-t-il dans la maison de mon père de serviteurs à gages qui ont plus de pain, qu'il ne leur en faut! et moi je meurs ici de faim ! » On peut regarder comme des serviteurs à gages, ou plutôt comme des mercenaires, ceux d'entre les Juifs qui n'observent la loi que dans la seule vue des biens présents. Ils sont justes et charitables, non par un principe de charité ni par un véritable amour de la justice, mais afin d'obtenir de Dieu une longue et paisible jouissance des biens de la terre. Ils n'observent donc les commandements du Seigneur que par intérêt, et de peur qu'en les transgressant ils ne se voient privés de ces biens temporels qui font tout l'objet de leurs désirs. Or, la crainte ne se trouve pas avec la charité, mais « la charité parfaite chasse la crainte (Jean). » Lorsqu'on aime véritablement Dieu, ce n'est ni par l'appréhension des supplices , ni dans la vue de récompenses qu'on observe ses préceptes; on les pratique parce que l'on est persuadé que. tout ce qu'il commande est juste et bon. C'est donc ainsi qu'il faut expliquer ces paroles de notre Evangile : Combien y a-t-il de Juifs qui ne servent Dieu que dans la seule vue d'obtenir de lui des biens fragiles et passagers, tandis que moi je meurs ici de faim et de misère !
« Il faut que je me lève et que j'aille trouver mon père. » Quelle justesse dans cette expression: « il faut que je me lève ! » Éloigné de Dieu, il devait être couché et gisant sur la terre. Tel est le sort des pécheurs ; il n'appartient qu'aux justes d'être debout et de marcher le front haut. «Pour vous,» disait Dieu à Moïse, « demeurez ici debout avec moi. » Le Psalmiste dit aussi au psaume cent trente-troisième: « Bénissez le Seigneur, vous tous qui êtes les serviteurs de Dieu, vous qui êtes debout dans la maison du Tout-Puissant. »
« Et je lui dirai : « Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre vous, et je ne suis plus digne d'être appelé votre fils. » Il avait péché contre le ciel en abandonnant la Jérusalem céleste, qui est sa mère ; il avait péché contre son père en quittant le Créateur pour adorer des dieux faits par la main des hommes. Il n'était plus cligne d'être appelé enfant de Dieu, parce qu'il avait préféré se rendre esclave des idoles.
«Traitez-moi comme un des serviteurs qui sont à vos gages ; » c'est-à-dire : traitez-moi comme ces Juil's qui rte vous servent que dans la vue des biens corporels que vous leur avez promis. Recevez un enfant touché d'un véritable repentir de ses désordres passés, vous qui tant de titis avez pardonné à vos serviteurs les fautes qu'ils ont commises.
« Et il s'en vint trouver son père. » Nous retournons vers notre père lorsque nous nous relevons de la dégradation où nous sommes tombés. Un prophète a dit : « Dès la première démarche que vous ferez pour vous convertir et pour pleurer vos péchés, je vous en accorderai le pardon. »
« Et lorsqu'il était encore bien loin, son père l'aperçut et fut touché de compassion. » Avant quo le pécheur retourne vers sort père par le mouvement d'une sincère pénitence et par la pratique des bonnes oeuvres, Dieu, qui connaît les choses à venir comme si elles étaient déjà présentes à ses yeux, va au-devant de lui, et le prévient par l'incarnation de son Verbe qui s'est fait homme dans le sein d'une Vierge.
« Et courant à lui, il se jeta à son cou. » Dieu descend sur la terre avant que le pécheur entre dans la maison paternelle pour y faire un aveu sincère de ses péchés: il se jette à son cou en se revêtant d'un corps mortel. Jésus-Christ fit reposer saint Jean s:ir son sein, il lui fit part de ses secrets et lui révéla la connaissance de ses mystères : de même, Dieu charge de son joug, qui n'a rien que de doux et d'aimable, ce jeune homme qui retourne vers lui; c'est-à-dire titre par un pur effet de sa grâce, et sans avoir égard aux mérites du pécheur, il lui impose une
règle qu'il est facile de suivre, la pratique de ses commandements.
« Et il le baisa. » C'est ce baiser que l'Eglise demande à son époux dans le Cantique des cantiques : « Donne-moi, » dit-elle, « un baiser de ta bouche, »je ne veux pas qu'il me parle par Moïse ni par les prophètes; je désire qu'il se revête de ma chair et qu'il me donne un baiser de sa bouche.
« Et son fils lui dit : « Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre vous, et je ne suis plus digne d'être appelé votre fils. » Il reconnaît qu'il n'est plus digne d'être appelé son fils; mais le sang qui coule dans ses veines, c'est lui qui le lui a transmis ; sa vie, c'est de lui qu'il la tient : il cède à l'instinct de la nature, et il s'écrie : « Mon père, j'ai péché contre le ciel. » Qu'on ne dise donc pas, comme quelques-uns l'ont fait, que les justes seuls ont le droit d'appeler Dieu leur père, puisqu'un pécheur ne craint pas de lui donner ce nom, tout en se reconnaissant indigne de celui de fils. Il se sent on effet animé de la confiance que donne une conversion sincère et parfaite.
« Alors le père dit à ses serviteurs : « Apportez promptement sa première robe, » revêtez-le de cette robe d'innocence qu'Adam a perdue par son péché, revêtez-le du Saint-Esprit; donnez-lui cette robe qu'on appelle dans une autre parabole la « robe nuptiale, » et sans laquelle personne n'est digne d'avoir part au festin du roi.
«Mettez-lui un anneau au doigt ; » c'est-à-dire le sceau de la ressemblance de Jésus-Christ , suivant ces paroles de saint Paul «Après avoir cru en Jésus-Christ, vous avez été scellés du sceau de l'Esprit-Saint qui avait été promis. » Ezéchiel, parlant au prince de Tyr qui avait perdu la ressemblance du Créateur, s'exprime ainsi : « Vous étiez le sceau de la ressemblance de Dieu, vous étiez parfait en beauté, et vous avez été créé dans les délices du paradis. » C'est aussi de ce sceau due parle le prophète Isaïe lorsqu'il s'écrie : « Alors on reconnaîtra ceux qui sont marqués du sceau de Dieu. » Lorsqu'on passe au doigt cet anneau, il devient le symbole des œuvres de justice, et c'est en ce sens que l'Ecriture dit : « Le Seigneur adressa la parole au prophète Aggée, et lui ordonna de dire à la ville de Jérusalem : « Je vous ai parée des ornements les plus précieux, et je vous ai mis des bracelets aux mains. » Dans Ezéchiel Dieu parle en ces termes à celui qui apparaît au prophète vêtu d'une longue robe : « Passez au travers de la ville, au milieu de Jérusalem, et imprimez une marque sur le front des hommes qui gémissent et qui sont dans la douleur de voir toutes les abominations qui s'y commettent. » Pourquoi cela? afin qu'ils puissent dire : « La lumière de votre visage est gravée sur nous, Seigneur. »
« Mettez-lui un anneau au doigt et des souliers aux pieds. » Cet enfant, déchu de la qualité d'époux, ne pouvait célébrer la Pâques les pieds nus. C'est de cette chaussure que parle le Seigneur lorsqu'il dit par un prophète : « Je vous ai donné une chaussure magnifique. » Mettez-lui des souliers aux pieds, pour qu'il se garantisse des morsures de la couleuvre et qu'il foule aux pieds les scorpions et les serpents; en d'autres termes, afin que marchant, non selon la chair, mais selon l'esprit, pour prêcher l'Evangile de paix, on puisse lui appliquer ces paroles du prophète : « Qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent l'Evangile de paix, de ceux qui annoncent les vrais biens! »
« Amenez et tuez le veau gras. Mangeons et faisons bonne chère, parce que mon fils que voici était mort, et il est ressuscité, il était perdu, et il est retrouvé » revient à ce que dit le Sauveur dans la précédente parabole : « Je vous dis de même que c'est une joie parmi les anges de Dieu lorsqu'un seul pécheur fait pénitence.»
«Ils commencèrent donc à faire festin. » Nous faisons tous les jours ce festin, car tous les jours Dieu reçoit le pécheur pénitent, et tous les jours Jésus-Christ s'immole pour les fidèles.
« Cependant son fils aîné était dans les champs. » Jusqu'ici nous avons parlé du plus jeune de ces enfants; qui, selon notre parabole, est l'image des publicains et des gens de mauvaise vie que Jésus-Christ exhortait à la pénitence; quoique, dans un sens spirituel et mystique, il soit aussi la figure des gentils que Dieu devait un jour appeler à la foi. Il faut maintenant parler du fils aîné, qui, selon quelques-uns, représente tous les justes, et selon d’autres le peuple juif. Ce qu'il dit à son père « Je ne vous ai jamais désobéi en rien de ce que vous m'avez commandé, » peut fort bien s'appliquer aux saints ; mais il semble que la jalousie qu'il fait paraître du retour de son frère ne peut pas leur convenir. Cette jalousie au
contraire convient bien aux Juifs; mais on ne peut pas dire qu'ils ont toujours été fidèles observer les commandements du Père céleste. Nous expliquerons tout cela en son lieu.
« Cependant son fils aîné était dans les champs,» uniquement occupé des choses de la terre, éloigné de la maison paternelle, privé dans son éloignement et des grâces du Saint-Esprit et des conseils de son père. C'est lui qui dit : « J'ai acheté une terre, il faut nécessairement que je l'aille voir; je vous supplie de m'excuser;» c'est lui qui a acheté « cinq couples de bœufs, » et qui, chargé du joug accablant de la loi, ne songe qu'à goûter les plaisirs des sens; c'est lui qui, ayant épousé une femme, ne peut aller aux noces, et qui, devenu tout charnel, ne peut avoir d'union avec le Saint-Esprit. Il est aussi la figure de ces ouvriers que, le père de famille, d’une autre, parabole, envoie à sa vigne à une; à trois, à six et à neuf heures, et qui murmurent de ce que ceux qui n'ont commencé à travailler qu'à la onzième heure reçoivent la même récompense.
« Lorsqu'il revint et qu'il fut proche de sa maison, il entendit des concerts et le bruit de ceux qui dansaient.» C'est ce qu'exprime le mot promeleth, qui forme le titre d'un psaume
ce mot veut dire : un choeur de musiciens qui chantent ou jouent des instruments. C'est donc se tromper que de croire, comme font quelques auteurs latins, que le mot de symphonie signifie : un certain instrument de musique; car il veut dire : un concert d'instruments, ou: un chœur de plusieurs voix qui chantent les louanges de Dieu.
« Il appela donc un des serviteurs et lui demanda ce que c'était. » Le peuple juif demande encore aujourd'hui pourquoi Dieu se réjouit de la vocation des gentils, et, déchiré qu'il est par la passion de l'envie, il ignore les desseins du Père céleste.
« Le serviteur lui répondit : « C'est que votre frère est revenu, et votre père a tué le veau gras parce qu'il le revoit en santé. » C'est le salut des gentils et la conversion des pécheurs qui causent cette joie; les anges et toutes les créatures y prennent part, tout le monde en loue Dieu de concert; les Juifs seuls en murmurent.
« Ce récit l'ayant irrité, il ne voulait point entrer dans le logis. » Il se fâche de ce qu'on a reçu son frère en son absence, et il ne peut sans chagrin et sans indignation voir vivant celui qu'il croyait mort. Israël ne veut point entrer dans la maison paternelle, et, pendant que les disciples de Jésus-Christ entendent l'Evangile dans l'Eglise, sa mère et ses frères le cherchent dehors.
« Mais son père, étant sorti, le pria d'entrer. » Que ce père est bon ! qu'il est charitable il prie son fils de prendre part à la joie de toute la famille, et il l'en prie par les apôtres et par tous les ministres de l'Evangile. « Nous vous conjurons au nom de Jésus-Christ, » dit l'un d'eux,« de vous réconcilier avec Dieu; » et dans un autre endroit: «Vous étiez les premiers à qui il fallait annoncer la parole de Dieu; mais, puisque vous la rejetez et que vous vous jugez vous-mêmes indignes de la vie éternelle, nous nous en allons présentement vers les gentils. »
« Et son fils lui fit cette réponse : « Voilà déjà tant d'années que je vous sers. » Son père le supplie et le conjure de ne point troubler la paix et l'union de la famille; mais celui-ci, mettant sa justice dans l’observance de la lois ne veut point se soumettre à Dieu pour recevoir la justice qui vient de lui. Or, Dieu peut-il faire paraître sa justice d'une manière plus sensible qu'en pardonnant aux pécheurs convertis, et en recevant avec bonté ses enfants qui reviennent à lui par la pénitence?
« Voilà déjà tant d'années que je vous sers, et je ne vous ai jamais désobéi en rien de ce que vous m'avez commandé; » comme si ce n'était pas violer les commandements du Père céleste que d'être jaloux du salut d'autrui, et de faire vanité de ses bonnes oeuvres aux yeux d'un Dieu devant qui personne n'est exempt de péché. Car qui peut se vanter d'avoir le cœur pur, fût-ce un enfant d'un jour? « Vous savez, Seigneur, » disait David, «que j'ai été formé dans l'iniquité et que ma mère m'a conçu dans le péché; » et dans un autre endroit : « Si vous observez exactement nos iniquités, qui pourra, Seigneur, subsister devant vous? » Et cet enfant présomptueux se vante de n'avoir jamais transgressé les commandements de son père, lui qui tant de fois a été mené en captivité en punition de son idolâtrie!
« Voilà déjà tant d'années que je vous sers, et je ne vous ai jamais désobéi en rien de ce que vous m'avez commandé. » C'est dans ce sens que saint Paul a dit : « Que dirons-nous donc, sinon que les gentils, qui ne cherchaient point la justice, ont embrassé la justice, et la justice qui vient de la foi; et que les Israélites au contraire, qui recherchaient la loi de la justice, ne sont point parvenus à la loi de la justice? Et pourquoi? parce qu'ils ne font point recherchée par la foi, mais parles oeuvres de la foi. » Ce que dit ici l'aîné de notre parabole, on peut justement l'appliquer au Juif qui ne s'est jamais départi de la justice qui vient de la loi, quoiqu'il y ait à mon gré plus de présomption que de vérité dans ses paroles ; car il est comme le pharisien qui disait : « Mon Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis point comme le reste des hommes qui sont voleurs, injustes et adultères, ni même comme ce publicain. » Ces paroles du pharisien et les reproches de l'aîné de la parabole ne vous semblent-ils pas inspirés par le même esprit?
« Je ne vous ai jamais désobéi, » dit-il, « en rien de ce que vous m'avez commandé. » Le père ne répond rien à cela; il ne lui dit point qu'il a raison de parler de la sorte, et qu'en effet il n'est jamais contrevenu à ses ordres; mais il tâche de l'apaiser par un autre motif en lui disant ; « Vous êtes toujours avec moi, » vous êtes avec moi par la loi qui vous lie et vous attache à mon service; vous êtes avec moi par les différentes captivités où je vous ai réduit pour éprouver votre fidélité; vous êtes avec moi, non point parce que vous avez toujours observé mes commandements, mais parce que je n'ai pas permis que vous vous éloignassiez de moi; enfin vous êtes avec moi de la manière dont je m'en suis expliqué moi-même en disant à David : « Si ses enfants abandonnent ma loi et s'ils ne marchent point dans mes préceptes, s'ils violent la justice de mes ordonnances et s'ils ne gardent point mes commandements, je visiterai avec la verge leurs iniquités et je punirai leurs péchés par des plaies différentes; mais je ne retirerai point de dessus eux ma miséricorde. » II est aisé de voir par ce passage que c'est à tort que ce fils aîné de notre Evangile se fait un mérite de sa prétendue fidélité, puisqu'il ne marche point dans les commandements de Dieu et qu'il n'observe point ses préceptes. Comment donc se peut-il faire qu'il ait toujours été avec son père, puisqu'il n'a pas obéi à sa loi? C'est que Dieu l'a châtié lorsqu'il s'est écarté de son devoir, et que ces châtiments lui ont mérité le pardon de ses péchés. Au reste il ne faut point s'étonner qu'il sit eu la hardiesse de mentir et d'en imposer à son père, puisqu'il a été capable de porter envie à son frère; surtout puisque, selon l'Evangile, il y aura des gens, au jour du jugement, qui porteront l'impudence et la fourberie jusqu'à oser dire à Jésus-Christ : « N'avons-nous pas bu et mangé, n'avons-nous pas chassé les démons et fait plusieurs miracles en votre nom?» Quant à ce qu'ajoute le père de famille: « Et tout ce que j'ai est à vous, » je me réserve de l'expliquer en son lieu.
« Cependant vous ne m'avez jamais donné un chevreau pour me réjouir avec mes amis. » C'est-à-dire : quoiqu'il y ait eu tant de sang répandu en Israël et que nous ayons vu périr tant de milliers d'hommes, cependant il ne s'est trouvé personne qui ait donné sa vie pour nous sauver et nous délivrer de la servitude. Josias même, ce roi si agréable à vos yeux, et les Machabées qui ont combattu avec tant de zèle pour la défense de votre héritage, ont péri par l'épée de nos ennemis, malgré le respect dû à leur vertu, et leur sang ne nous a point rendu la liberté. Nous sommes encore aujourd'hui asservis à la cruelle domination des Romains, et il ne se trouve ni prophète, ni prêtre, ni aucun juste qui se soit immolé pour le salut de son peuple. Cependant vous avez répandu le plus beau et le plus précieux sang du monde pour un enfant débauché, c'est-à-dire: pour les gentils et pour les pécheurs; et vous comblez de vos grâces des étrangers qui s'en étaient rendus tout-à-fait indignes, tandis que vous refusez les moindres faveurs à un peuple qui semblait les mériter.
« Vous ne m'avez jamais donné un chevreau pour me réjouir avec mes amis. » Vous vous trompez, ô Israël! dites plutôt : « Pour me réjouir avec vous. » Pouvez-vous goûter quelque plaisir dans un festin où votre père ne se trouve pas? Jugez-en vous-même par la manière dont vous en usez aujourd'hui à son égard. Votre père et tous ses domestiques se réjouissent du retour de votre frère; car il ne dit pas : « Mangez et divertissez-vous bien, » mais : « Mangeons et faisons bonne chère; » tandis que, tourmenté par une jalousie cruelle qui vous aigrit contre votre frère, et qui vous retient à la campagne loin de votre père, vous voulez vous réjouir et faire festin en son absence.
« Vous ne m'avez jamais donné un chevreau.» Un père ne donne pas si peu de chose. Voici que l'on vient d'immoler un veau : entrez et mangez avec votre frère. Pourquoi demander un chevreau puisqu'on vous donne un agneau? De peur que vous ne prétextiez votre ignorance, saint Jean vous l'a montré dans le désert, en disant : « Voici l'agneau de Dieu, voici celui qui ôte les péchés du monde. » Votre père, toujours plein de bonté pour vous, et désirant vous faire rentrer en vous-même par une sincère pénitence, vous exhorte à venir manger le veau gras qu'il a immolé au lieu d'un chevreau, qui, au jour du jugement, doit être à la gauche. Mais vous, à la fin des siècles, vous immolerez un boue, qui est l'Antechrist, et vous mangerez sa chair avec vos amis, c'est-à-dire avec les démons, suivant cette prédiction du prophète : « Vous avez écrasé la tête du dragon, et vous l'avez donné en nourriture aux peuples d'Ethiopie. »
« Mais aussitôt que votre autre fils, qui a mangé son bien avec les femmes de mauvaise vie, est revenu, vous avez tué pour lui le veau gras... Les Juifs avouent aujourd'hui que c'est le veau gras » qu'on a tué; ils savent que le Christ est venu; mais, rongés qu'ils sont par la passion de l'envie, ils ne veulent point être sauvés, à moins que leur frère ne périsse.
« Alors le père lui dit : « Mon fils, vous êtes toujours avec moi, et tout ce que j'ai est à vous.» Il l'appelle « son fils,» quoique celui-ci refuse d'entrer dans la maison paternelle. Mais comment peut-on dire que tout ce que Dieu possède appartient aux Juifs? Est-ce que les Anges, les Trônes, les Dominations et toutes les autres puissances célestes sont à eux ? Cela doit donc s'entendre de la loi, des prophètes, et des oracles divins que Dieu leur a confiés. Voilà ce qu'il leur a donné, afin que leur emploi fat de méditer jour et nuit sur sa loi qui est renfermée dans le canon des saintes Ecritures. « Tout ce que j'ai est à vous; » c'est-à-dire la plus grande partie de ce que j'ai; et c'est dans ce sens qu'on doit entendre ce que dit l'Ecriture : « Tous se sont détournés de la droite voie, ils sont tous devenus inutiles; » et ailleurs : « Tous ceux qui sont venus avant moi sont des voleurs et des larrons; » et saint Paul, dans son épître aux Corinthiens: « Je me suis fait tout à tous pour les sauver tous, » et aux Philippiens : « Car tous cherchent leurs propres intérêts et non ceux de Jésus-Christ. » Cependant, puisque ce père invite son fils à manger le veau gras, il est à croire qu'il ne lui a jamais rien refusé.
« Mais il fallait faire festin et nous réjouir, parce que votre frère était mort, et il est ressuscité ; il était perdu, et il a été retrouvé. » Nous devons donc croire que la pénitence peut nous redonner la vie que le péché nous a ôtée. Dans notre parabole ce jeune homme revient lui-même vers son père; mais dans les deux autres, lé pasteur rapporte la brebis qui s'était égarée et la femme retrouve la drachme qu'elle avait perdue. Ces trois paraboles ont le même dénouement: on retrouve ce qu'on avait perdu, pour nous marquer sous des figures différentes que Dieu reçoit avec bonté les pécheurs qui retournent à lui.
Voilà ce que j'avais à dire des Juifs et des gentils par rapport à notre parabole. Voyons maintenant comment on en peut faire l’application aux justes et aux pécheurs. Quant aux justes, on rie peut douter qu'elle rie leur convienne parfaitement. Toute la difficulté est de comprendre comment il se peut faire qu'un homme juste soit jaloux de la conversion et du salut du pécheur, et que, possédé par l'envie, cette cruelle et injuste passion, il ne se laisse ni toucher par la misère de son frère, ni fléchir par les prières de son père, ni gagner par la joie que fait paraître toute la famille.
A cela je réponds en peu de mots que l’homme, quelque juste qu'il sait , ne paraît point juste dès qu'on le compare à Dieu; car, comme Sodôme, selon un prophète, est justifiée par les péchés de Jérusalem; c'est-à-dire qu'elle est, non pas juste, mais moins criminelle que Jérusalem, de même toute la justice des hommes, lorsqu'on la compare avec celle de Dieu, n'est plus une véritable justice. De là vient que saint Paul, après avoir dit : « Tous tant que nous sommes de parfaits, restons dans ce sentiment dont je vous ai parlé, » fait voir ailleurs combien nous sommes éloignés de la perfection, en disant : « O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu! Que ses jugements sont impénétrables et ses voies incompréhensibles ! » et dans un autre endroit: « Ce que nous avons maintenant de science et de prophétie est très imparfait; » et en outre: « Nous ne voyons maintenant que comme dans un miroir et dans des énigmes; » et dans son épître aux Romains : « Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera de ce corps mortel ?
Tout cela fait voir que la perfection de la justice ne convient qu'à Dieu seul, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, répand la pluie du soir et du matin. sans avoir égard aux mérites des hommes, invite aux noces tous ceux qu'il rencontre dans les rues et les places publiques, chasse de la salle ceux gui s'attendaient à avoir part au festin, va chercher le pécheur pénitent, comme le pasteur fait pour une brebis égarée qui ne peut revenir d'elle-même, et après l'avoir retrouvée la rapporte sur ses épaules, parce qu'elle s'était fatiguée à courir dans des chemins écartés.
Mais pour nous convaincre que les saints même sont susceptibles d'envie, et qu'il n'y a que Dieu seul dont la bonté soit parfaite et la charité pure et désintéressée, nous n’avons qu'à jeter les yeux sur les enfants de Zébédée. Leur mère, poussée par un tète indiscret que lui inspirait sa tendresse, ayant demandé pour eux à Jésus-Christ un rang trop élevé et des distinctions trop honorables, les dix autres apôtres en conçurent de l’indignation; et Jésus, les ayant appelés à lui, leur dit : « Vous savez que les princes des nations les dominent, et que ceux qui sont grands parmi eux les traitent avec empire : il n'en doit point être de même parmi vous autres; mais que celui qui voudra devenir plus grand parmi vous soit votre serviteur, et que celui qui voudra être le premier d'entre vous soit votre esclave, parce que le fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie pour la rédemption de plusieurs. » Au reste, on ne doit pas croire qu'il y ait de l'impiété et de la témérité à dire que les apôtres ont été susceptibles de jalousie, puisque les anges même ont leurs défauts, suivant l'expression de Job: « Les astres ne sont point purs aux yeux de Dieu, et il a trouvé du dérèglement jusque dans ses anges. » Le roi-prophète dit aussi : « Nul vivant ne sera trouvé juste devant vous. » Il ne dit pas « nul homme, » mais « nul vivant ne sera trouvé juste devant vous; » c'est-à-dire ni évangéliste , ni apôtre, ni prophète; disons plus, ni Anges, ni Trônes, ni Dominations, ni Puissances, ni aucunes des Vertus célestes. Dieu seul est exempt de péché, mais toutes les autres créatures qui ont la raison et la liberté en partage (car c'est en cela que l'homme à été créé à l'image et à la ressemblance du Créateur) peuvent également se porter et au bien et au mal.
Que si ce raisonnement ne vous parait pas convaincant, peut-être vous rendrez-vous à l'autorité de cette parabole où l'on nous représente un père de famille qui envoie, durant tout le jour, des ouvriers travailler â sa vigne. A la première heure du jour il appelle Adam, Abel et Seth ; à la troisième Noé, à la sixième Abraham, à la neuvième Moïse, et à la onzième les gentils. « Pourquoi, »leur dit-il, « demeurez-vous là tout le long du jour sans travailler? » Ils lui répondent : « C'est parce que personne ne nous a loués. » Cette dernière heure du jour nous marqué I'avènement dû Sauveur, selon ce que dit l’apôtre saint Jean : « Mes frères, c'est ici la dernière heure; et comme vous avez ouï dire que l'Antechrist doit venir, il y a dès maintenant plusieurs antechrists , ce qui nous fait connaître que nous sommes dans la dernière heure. » Si vous n'agréez pas cette explication, je me soumets à tout, pourvu que vous m'accordiez que ceux qui ont été appelés les premiers étaient justes car, cela supposé, pourquoi murmuraient-ils contre le père de famille en disant : « Ces derniers n'ont travaillé qu'une heure, et vous les rendez égaux à nous qui avons porté le poids du jour et de la chaleur! » C'est avec quelque apparence de justice qu'ils représentent au père de famille qu'on ne doit pas donner à ceux qui n'ont travaillé qu'une heure la même récompense qu'à ceux qui depuis le matin jusqu'à la huit ont gémi sous le poids d'un rude travail; mais c'est l'envie qui fait naître cette justice prétendue, puisqu'elle voit avec déplaisir le bonheur d'autrui. Aussi est-ce le reproche que leur fait le père de famille : « Mon ami, »dit-il à fur de ces envieux, « votre oeil est-il mauvais parce que je sais bon?» C'est pourquoi, lorsque l'apôtre saint Paul dit que Dieu seul est juste et immortel, il ne prétend pas dire que les anges sont injustes et mortels; son dessein est de faire voir que Dieu seul est souverainement juste et immortel, et que toute justice, par rapport à la sienne, n'est qu'injustice.
Mais pour vous montrer l'injustice des ouvriers dont parle cette parabole, remarquez que ceux qu'on a loués à la première heure méritent une plus grande récompense que ceux qui n'ont commencé à travailler qu'à la troisième ; qu'on doit aussi donner davantage à ceux-ci qu'à ceux qui n'ont été à la vigne qu'à la sixième heure, et que ces derniers sont plus dignes de récompense que ceux qu'on a loués à la neuvième heure : d'où vient donc qu'ils ne se plaignent point les uns des autres, et qu'ils ne font paraître leur jalousie que contre ceux qui n'ont travaillé qu'à la dernière heure? Vous qu'on a loués à la neuvième heure, pourquoi portez-vous envie à ceux qui n'ont travaillé qu'à la onzième heure ? Quelques raisons que vous puissiez apporter pour faire voir que, ayant travaillé plus longtemps qu'eux, vous méritez aussi une plus grande récompensé, vous serez toujours dans le même cas; et ceux qui ont travaillé dès la sixième heure pourront en dire autant de vous. L'envie vous fait aussi murmurer contre les derniers, vous qui avez commencé à travailler dès la sixième heure, et vous trouvez mauvais qu'on leur donne la même récompense qu'à vous; mais ceux qui ont travaillé à la troisième heure sont en droit de faire les mêmes plaintes contre vous; les ouvriers qui ont été à la vigne à la première heure pourront aussi en dire autant de ceux-ci. Or, quoique ces ouvriers n'aient pas également travaillé et qu'ils aient été envoyés à la vigne à des heures différentes, cependant ils ne sont point jaloux les uns des autres, et ils reçoivent tous sans se plaindre la même récompense. Il n'y a que contre les derniers, c'est-à-dire contre les gentils, qu'ils font éclater leur envie ; ils invoquent cette prétendue faveur pour insulter le père de famille; et c'est leur jalousie que le Fils de Dieu condamne dans toutes ces paraboles.
Je sais que vous trouverez peu d'exactitude, d'élégance dans pion style; mais je vous ai déjà fait observer plusieurs fois qu'il est impossible d'écrire correctement quand on n'est pas en état de retoucher soi-même ce que l'on a écrit. Je réclame donc de vous un peu d'indulgence une cruelle ophtalmie me met dans la nécessité de dicter les choses à la hâte. D'ailleurs il ne faut pas demander dans ces sortes d'ouvrages l'élégance du style, mais la solidité des pensées ; on ne doit pas chercher à se repaître de cosses, mais à se nourrir de pain.

Thursday, 14 October 2010

Parabole du debiterur des mille talents

http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/chrysostome/tome4/homelie/homelie001.htm
HOMÉLIE SUR LA PARABOLE DU DÉBITEUR DES DIX MILLE TALENTS

Inhumanité de ce débiteur qui, ayant obtenu de son créancier la remise totale de sa dette, exigea impitoyablement de son compagnon le payements fuse dette de cent deniers ; et que le ressentiment des injures est pire que tout péché. (Matth. XIII, 23 et suiv.)

Tome IV, p. 1

AVERTISSEMENT et ANALYSE.

Deux circonstances marquées par l'orateur dans cette homélie permettent d'en fixer l'époque d'une manière précise : 1° Pendant tout le carême précédent, saint. Chrysostome avait parlé contre les jurements et les serments; or, dans toutes les exhortations des 21 homélies sur les statues, prononcées dans le carême de 387, l'orateur s'attaque à cette mauvaise habitude. 2° L'homélie sur le débiteur des dix mille talents est la première qu'il prononça après une maladie dont il parle encore dans l'homélie faite aux paysans le dimanche avant l'Ascension. L'homélie sur la parabole des dix mille talents fut donc prononcée entre Pâques et l'Ascension de l'année 387; et même entre la maladie que saint Chrysostome fit après Pâques de l'année 387 et l'Ascension de la même année ; et comme cette maladie parait avoir été assez longue, après une longue absence, dit l'orateur, il s'ensuit que l'époque à laquelle appartient l'homélie suivante, se trouve fixée à quelques jours près.

1° Saint Chrysostome se réjouit de revoir son cher auditoire après une longue maladie. — 20 Après avoir employé tout le carême à déraciner la mauvaise habitude des jurements, il convient de passer à un autre vice, et d'attaquer la passion de la colère et le ressentiment des injures; c'est ce que l'orateur va faire par l'explication de la parabole du serviteur qui devait dix mille. talents. — 3° Jésus-Christ voulait, par cette parabole, apprendre à ses disciples à retenir les saillies de la colère; c'est ce que prouve la question que saint Pierre adresse à ce sujet an Sauveur. Il faut pardonner, non pas soixante-dix-sept fois, comme l'interprètent quelques-uns, mais quatre cent quatre-vingt-dix fois, c'est-à-dire un nombre infini de fois. — 4° Le compte que ce Roi demandera sera rigoureux pour tous les âges , les sexes et les conditions. — 5° Ce que signifient ces paroles : Il n'avait pas de quoi payer. — 6° Comment le serviteur, sur le point d'être condamné, obtient la remise de sa dette par la prière. — 7° Dieu, qui avait pardonné les offenses commises contre lui-même, ne pardonna pas celle dont le serviteur se rendit coupable envers son compagnon. Dieu ne hait rien tant que le ressentiment.

1. Ce que j'éprouverais en vous revoyant enfin après un long voyage, je l'éprouve aujourd'hui. Pour des hommes qui aiment, s'ils ne peuvent se trouver au milieu. de ceux qu'ils aiment, que leur sert de n'en être pas éloignés ? Aussi, bien que présent dans la ville, je n'étais pas moins triste qu'un exilé, moi qui, depuis quelque temps, ne pouvais plus vous adresser mes instructions ; mais pardonnez-le moi : la faiblesse, non la paresse, était la cause de ce silence. Vous vous réjouissez donc de ce que la santé m'est revenue ; pour moi, je me réjouis parce que je vous ai retrouvés, vous, mes bien-aimés. Car, pendant ma maladie, ce qui m'affligeait plus que le mal lui-même, c'était de rie pouvoir participer à cette chère assemblée ; et maintenant que la convalescence me rend peu à peu mes forces, ce m'est un plus grand bien que la santé de pouvoir jouir en- toute sécurité de l'amour de ceux que je chéris. La (2) fièvre en effet allume dans le corps un feu moins violent que ne fait dans l'âme la séparation d'avec ceux que nous aimons; et si les fiévreux recherchent les boissons, les liqueurs, les eaux froides, c'est avec, autant d'ardeur que les amis séparés recherchent la vue de ceux qu'ils ont perdus. Ceux qui savent aimer comprennent bien ce que je dis.
Courage donc ! puisque la maladie m'a quitté, rassasions-nous les uns des autres, s'il est possible de nous rassasier jamais ; car l’amour ne connaît point la satiété, et plus il jouit de ceux qu'il aime, plus il s'allume et s'enflamme. L'élève de la charité , saint Paul, le savait bien, lui. qui disait : Ne devez rien à personne, sinon de vous aimer mutuellement. (Rom. XIII, 8.) C'est là en effet la seule dette que l'on contracte sans cesse, que l'on n'acquitte jamais. Il est beau et louable de devoir toujours de ce côté. S'agit-il des biens 'matériels, nous louons ceux qui ne doivent rien; s'agit-il de l'amour, nous approuvons et nous admirons ceux qui doivent toujours. Si c'est d'une part de l'injustice, c'est de l'autre la marque d'une belle âme de ne jamais acquitter entièrement la dette de l'amour. Recevez avec bienveillance, malgré sa longueur, l'instruction que je vais vous adresser; car je veux vous apprendre à jouer admirablement .de la lyre, non pas d'une lyre morte, mais d'une lyre qui a pour cordes les récits de l'Ecriture et les commandements de Dieu. Les maîtres de lyre prenant les doigts de leurs disciples, les conduisent lentement sur les cordes, leur apprennent à les toucher avec art et à faire sortir d'instruments muets les sons les plus agréables et les plus doux; je veux les imiter, me servant de votre âme comme de doigts, je l'approcherai des commandements de Dieu, et lui apprendrai à ne les toucher qu'avec art, et cela pour exciter la joie, non d'une assemblée d'hommes, mais du peuple des anges. Il ne suffit pas d'étudier les divins oracles; il faut encore les pratiquer et les représenter dans sa conduite, l'accomplir par des actes. Les cordes d'une lyre, l'artiste les louche, l'ignorant les touche aussi ; mais tandis que celui-ci ne fait que choquer l'auditeur, celui-là l'enlève et l'inonde de délices, et pourtant ce sont les mêmes doigts, les mêmes cordes, l'art seul diffère; de même pour les divines Ecritures; beaucoup les parcourent, mais le profit, mais le fruit, tous ne le retirent pas, et la cause en est que tous n'approfondissent pas cette parole, qu'ils ne touchent pas cette lyre avec art; et. effet, ce qu'est fart à la citharodie, la pratique l'est à la loi de Dieu. Nous n'avons touché qu'une seule corde pendant tout le carême; je ne vous ai développé que la loi du serment, et, par la grâce de Dieu, beaucoup de mes auditeurs ont compris combien il était beau de l'observer; aussi, quittant une habitude détestable, au lieu de jurer par le Seigneur, on n'entend plus sortir de leur bouche en toute conversation , que oui, non, croyez-moi; et quand même mille affaires pressantes viendraient les accabler, ils n'oseraient aller plus loin.
2. Mais comme il ne suffit pas pour le salut de n'observer qu'un précepte, je veux aujourd'hui vous en enseigner un second ; car bien que tous n'observent pas encore la loi dont j'ai parlé en premier lieu, et que quelques-uns soient en retard, ils voudront néanmoins, à mesure que le temps s'avancera, atteindre ceux qui les ont devancés. J'ai en effet remarqué que le zèle pour ce précepte est aujourd'hui si grand que tous, dans les occupations domestiques comme dans les repas, hommes et femmes, libres et esclaves, luttent à qui l'observera mieux; et je ne puis m'empêcher de féliciter ceux qui se conduisent ainsi pendant leurs repas. Car quoi de plus saint qu'une table d'où l'ivresse , la gourmandise et la débauche, quelle qu'elle soit, sont bannies pour faire place à une admirable rivalité touchant l'observation des lois de Dieu , où l'époux observe son épouse et l'épouse son époux, de peur que l'un d'eux ne tombe dans l'abîme du parjure où une peine sévère est établie contre l'infracteur, où le maître ne rougit pas, soit d'être repris par ses esclaves, soit de reprendre lui-même ceux qui habitent sa maison? Serait-ce se tromper que d'appeler cette maison l'église de Dieu ? Car là où règne une telle sagesse, que même à table, dans le moment qui semble autoriser la licence, on se préoccupe de la loi de Dieu et où tous luttent et rivalisent à l'envi à qui l'observera mieux, il est évident que le démon, que l'esprit mauvais ne s'y trouve plus, et que le Christ y règne, félicitant ses serviteurs de leur sainte émulation et leur distribuant toute faveur. Je laisserai donc un précepte dont l'observance , grâce à Dieu, et grâce à vous qui avez si chaudement entrepris et déjà si (3) résolument commencé à le suivre, ne tardera pas à se répandre dans toute la ville, et je passerai à un autre, je veux dire à la colère qu'il faut savoir mépriser et dompter.
Car de même que sur une lyre une seule corde ne peut produire de mélodie, mais qu'il faut les parcourir toutes avec le rythme convenable; de même, quant à la vertu que doit posséder notre âme, il ne suffit pas pour le salut de n'observer qu'une loi, ce que j'ai déjà dit, mais il faut les garder toutes avec exactitude, si nous voulons produire une harmonie plus suave et plus utile que toute harmonie. Votre bouche a appris à ne plus jurer, votre langue à ne dire, en toute circonstance, que oui et non; apprenez de plus à éviter toute parole injurieuse et à apporter à l'observation de ce commandement d'autant plus d'ardeur qu'elle requiert plus de travail. Pour le serment, il ne s'agissait que de vaincre une habitude; pour la colère, il faut de plus grands efforts. C'est une passion tyrannique qui entraîne ceux mêmes qui sont en garde contre elle et les précipite clans le gouffre de la perdition. Sachez donc supporter la longueur de mon discours. Ce serait de la déraison, pour nous qui sommes blessés chaque jour sur la place publique, dans nos maisons, par nos amis. par nos proches, par nos ennemis, par nos voisins, par nos serviteurs, par nos épouses, par nos tout petits enfants, par nos propres pensées, de ne pas vouloir nous occuper, même une fois la semaine, de guérir ces blessures, sachant surtout que le traitement ne nous coûtera ni argent ni souffrance. Car, voyez, je ne tiens pas de fer à la main; je ne me sers que d'un discours, mais plus tranchant que le fer, qui enlèvera toute la corruption et qui ne causera aucune douleur à quiconque subira cette opération. Je ne tiens pas de feu à la main; mais j'ai une doctrine plus forte que le feu, une doctrine qui ne vous brûlera point, mais qui empêchera les ravages de l'iniquité et qui, au lieu de douleur, ne causera que de la joie à celui qui sera délivré du mal.
Il n'est pas besoin ici de temps, pas besoin de travail, pas besoin d'argent; il suffit de vouloir, et ce qu'exige la vertu est accompli; et si vous réfléchissez à la majesté du Dieu qui ordonne et qui a porté cette loi , ne sera-ce pas assez pour vous éclairer et vous déterminer? Car ce ne sont pas mes propres pensées que je vous expose, je ne veux que tous vous conduire au grand législateur. Suivez-moi donc et écoutez la loi de Dieu. Où est-il question de la colère et du désir de la vengeance ? Dans des passages nombreux et divers, mais particulièrement dans cette parabole que Jésus adressa à ses disciples en leur disant : C'est pour cela que le royaume des cieux est semblable à un roi qui voulut faire rendre compte à ses serviteurs. Et lorsqu'il, eut commencé à le faire, on lui en présenta un qui lui devait dix mille talents. Et comme il n'avait pas de quoi les rendre, soit maître ordonna qu'on le vendit, lui, sa femme, ses enfants et tout ce qu'il avait, pour acquitter la dette. Mais, se jetant à ses pieds, le serviteur le suppliait en disant : Ayez patience à mon égard, et je vous rendrai tout. Alors le maître ayant pitié de ce serviteur le renvoya et lui remit sa dette. Mais ce serviteur étant sorti rencontra un de ses compagnons qui lui devait cent deniers; et l'ayant saisi il l'étouffait, disant : Rends-moi ce que tu me dois. Et se jetant à ses pieds, son compagnon le suppliait, disant : Aie patience à mon égard, et je te rendrai tout. Mais lui ne voulut pas, et il s'en alla et le fit mettre en prison jusqu'à ce qu'il payât sa dette. Les autres serviteurs le voyant, furent indignés; ils vinrent et racontèrent à leur maître ce qui s'était passé. Alors le maître l'appela et lui dit : Méchant serviteur, je t'ai remis ta dette parce que tu m'en as prié. Ne fallait-il pas que tu eusses pitié de toit compagnon, comme j'ai eu pitié de toi? Et il le livra aux bourreaux, jusqu'à ce qu'il payât toute sa dette. C'est ainsi que vous traitera mon Père céleste, si chacun de vous ne pardonne à son frère du fond de soit coeur. (Matth. XVIII.)
3. Voilà la parabole; or il faut dire pourquoi il la proposa, en en indiquant la cause; car il ne dit pas simplement : Le royaume des cieux est semblable, mais bien c'est pour cela que le royaume des cieux est semblable. Pourquoi donc la cause s'y trouve-t-elle? Il parlait à ses disciples de la patience, il leur apprenait à maîtriser leur colère, à ne faire pas grande attention aux injustices qu'ils pouvaient éprouver de la part des autres, et il leur disait : Si votre frère a péché contre vous, allez et reprenez-le entre vous et lui seul; s'il vous écoute, vous aurez gagné votre frère. (Matth. XVIII, 15.)
Pendant que le Christ disait ces choses et autres semblables à ses disciples et leur enseignait à régler leur vie Pierre, le premier (4) du collège apostolique, la bouche des disciples, la colonne de l'Eglise, le pilier de la foi, celui avec lequel tous doivent penser, dans les filets duquel tous doivent se jeter, qui de l'abîme de l'erreur nous a ramenés vers le ciel, qu'on retrouve partout rempli de charité et de liberté, mais plus encore de charité que de liberté, Pierre, dis-je, tous les autres se taisant, s'avance vers le Maître et lui dit : Combien de fois, mon frère péchant contre moi, lui pardonnerai-je? (Matth. XVIII, 21.) Il interroge et déjà il fait voir qu'il est prêt à tout; il ne connaît pas encore la loi, et il se montre plein d'ardeur à l'accomplir. Car sachant bien que la pensée de son Maître penche plutôt vers la clémence, et que celui-là lui sera le plus agréable qui se montrera le plus facile à pardonner au prochain et qui ne recherchera pas avec aigreur les fautes des autres, voulant plaire au Législateur, il lui dit : Pardonnerai-je jusqu'à sept fois ? Mais ensuite, pour apprendre ce que c'est que l'homme et ce que c'est que Dieu et comment la bonté de l'homme, comparée aux infinies richesses de la miséricorde de Dieu, est au-dessous de l'extrême pauvreté, et que ce qu'est une goutte d'eau à la mer immense, notre charité l'est auprès de l'indicible charité de Dieu, pendant que Pierre demande s'il faut pardonner jusqu'à sept fois? et qu'il pense se montrer ainsi très-large et très-libéral, écoutez ce que le Seigneur lui répond : Je ne dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à septante fois sept fois. Quelques-uns prétendent que cela veut dire septante fois et sept fois; mais il n'en est pas ainsi et il faut entendre près de cinq cents fois : car sept fois septante font quatre cent quatre-vingt-dix. Et ne pensez pas, mes chers auditeurs, que ce précepte soit difficile à observer. Car si vous pardonnez à celui qui pèche contre vous une, deux ou trois fois par jour, quand même il aurait un coeur de pierre, quand même il serait plus cruel que tous les démons, il ne sera certainement pas insensible au point de retomber toujours dans les mêmes fautes, mais touché de ce pardon si fréquemment accordé, il en deviendra meilleur et moins intraitable; et vous de votre côté, si vous êtes disposés à pardonner tant de fois las injustices que vous éprouverez, quand vous aurez fait grâce une, deux ou trois fois, ce vous sera une habitude et vous n'aurez aucune peine à persévérer dans cette conduite, parce qu'ayant pardonné si souvent vous ne serez plus touchés des injustices des autres.
Pierre entendant cela demeura stupéfait, pensant non-seulement à lui, mais à tous ceux qui devaient lui être confiés; et de peur qu'il ne fit ce qu'il avait coutume de faire pour les autres commandements, Notre-Seigneur prévint toute interrogation. Que faisait Pierre en effet quand il s'agissait d'un précepte? Quand Notre-Seigneur avait imposé une loi qui paraissait offrir quelque difficulté, Pierre, s'avançant, lui posait des questions, demandait des explications sur cette loi. Par exemple, lorsque le riche interrogea le Maître sur la vie éternelle, et qu'après avoir appris ce qui le conduirait à la perfection, il s'en alla triste parce qu'il avait de grandes richesses , Notre-Seigneur ayant ajouté qu'il était plus facile à un chameau de passer par le chas d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux, alors Pierre , bien qu'il se fît dépouillé de tout, qu'il n'eût pas même gardé son hameçon, qu'il eût abandonné sa profession et son bateau, s'avança et dit au Christ : Et qui peut donc être sauvé? (Marc, X, 26.) Et ici remarquez la conduite louable du disciple et son zèle. D'un côté, il ne dit pas: vous commandez l'impossible, ce précepte est violent, cette loi est dure ; de l'autre côté, il ne garde pas non plus le silence , mais il montre l'intérêt qu'il porte à tous et rend à Notre-Seigneur l'honneur qu'un disciple doit à son Maître, en lui disant : Et qui peut donc être sauvé? Lui qui n'était pas encore pasteur avait déjà le zèle du pasteur, lui qui n'était pas encore établi chef montrait déjà la sollicitude du chef et pensait à toute la terre. S'il avait été riche, possesseur d'une grande fortune, on aurait peut-être dit que c'était non en considération des autres, mais dans son propre intérêt et pour lui-même qu'il faisait cette question; mais sa pauvreté écarte ce soupçon et fait voir que la sollicitude qu'il éprouvait pour le salut des autres était la seule cause de ses soucis, de son anxiété, et le portait seule à demander au Maître la route du salut. Aussi Notre-Seigneur lui inspirant de la confiance, lui dit : Ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu. Ne pensez pas, veut-il dire, que vous resterez seuls et abandonnés : je mettrai avec vous la main à cette oeuvre, moi, par qui les choses difficiles deviennent aisées et faciles. De même quand Notre-Seigneur, parlant du mariage et de la femme, disait que quiconque renvoie sa (5) femme hors le cas d'adultère, la rend adultère, et donnait ainsi à entendre que les époux doivent supporter toutes les fautes de leurs épouses, hors le cas d'adultère, Pierre, tous les autres se taisant, s'avance et dit au Christ : Si telle est la condition de l'homme à l'égard de sa femme, il n'est donc pas avantageux de se marier. (Matth. XIX, 9, 10.) Remarquez comment, en cette circonstance encore, il garde envers son Maître le respect qu'il lui doit et ne laisse pas que de se préoccuper du salut des autres, sans faire aucun retour sur ses propres intérêts. C'est donc pour prévenir quelque observation de ce genre, c'est pour couper court à toute réplique, que Jésus propose la parabole. Voilà pourquoi l'évangéliste dit : c'est pour cela que le royaume des cieux est semblable à un roi qui voulut faire rendre compte à ses serviteurs, nous montrant par là que cette parabole a pour but de nous apprendre que, quand même nous aurions pardonné soixante-dix fois sept fois par jour à notre frère nous n'aurions encore rien fait de très-grand, nous serions encore bien loin de la clémence de notre Dieu, et nous n'aurions pas encore donné autant que nous avons reçu.
4. Voyons donc cette parabole : car, bien qu'elle paraisse assez claire en elle-même , elle renferme cependant tout un trésor, trésor caché et ineffable , de pensées précieuses à recueillir. Le royaume des cieux est semblable à un roi qui voulut faire rendre compte à ses serviteurs. Ne passez pas légèrement, sur cette parole ; représentez-vous ce tribunal et, descendant dans votre conscience, rendez-vous compte de ce que vous avez fait pendant toute votre vie : figurez-vous que les serviteurs soumis à cette reddition de compte, ce sont et les rois et les généraux et les éparques, et les riches et les pauvres, et les esclaves et les personnes libres; car tous nous devons comparaître devant le tribuna. du Christ. (II Cor. V, 10.) Si vous êtes riche, pensez que l'on vous demandera compte de la manière dort vous aurez employé vos richesses pour entretenir des courtisanes ou pour subvenir aux besoins des pauvres, pour nourrir des parasites et des flatteurs ou pour secourir des indigents, au libertinage ou à la charité, à la débauche, à la prodigalité, à l'ivresse, ou à secourir ceux qui étaient dans la tribulation. On vous demandera compte, encore de la manière dont vous aurez acquis votre bien, si vous le devez à des travaux honnêtes, ou à la rapine et à la fraude; si vous l'avez reçu de votre père en héritage, ou si vous ne le possédez qu'aux dépens des orphelins dont vous avez ruiné les maisons, aux dépens des veuves dont vous avez pillé la fortune. Et de même que nous, nous faisons rendre compte à nos serviteurs, non-seulement de leurs dépenses, mais encore de leurs recettes, et que nous leur demandons d'où ils ont reçu tel bien, de qui, comment, en quelle quantité, Dieu aussi voudra savoir non-seulement comment nous aurons employé notre fortune, mais encore comment nous l'aurons acquise. Et si le riche rend compte de ses richesses, le pauvre rendra compte de sa pauvreté, s'il l'a supportée avec courage et sans répugnance, sans murmure, sans impatience, s'il n'a pas accusé la divine Providence, en voyant tant d'autres hommes plongés dans les délices et les prodigalités, tandis qu'il est, lui, accablé par le besoin. Le riche rendra compte de sa miséricorde et le pauvre de sa patience, et non-seulement de sa patience, mais encore de sa miséricorde : car l'indigence n'empêche pas de faire l'aumône, témoin cette veuve qui jeta dans le tronc deux petites pièces, et à qui sa faible aumône valut plus de mérites qu'aux autres leurs, riches offrandes. Et ce ne seront pas seulement les riches et les pauvres, mais encore les dépositaires du pouvoir et de la justice, dont la conduite sera scrutée avec rigueur, et à qui l'on demandera s'ils n'ont pas corrompu la justice, si ce n'est pas la bienveillance ou la haine de l'homme privé qui a guidé l'homme public dans ses décisions, s'ils n'ont pas, pour gagner les bonnes grâces de quelqu'un, donné leur suffrage contre le droit, s'ils n'ont pas, par esprit de vengeance, sévi contre des innocents.
Et, avec le pouvoir séculier, ce sera aussi le pouvoir ecclésiastique qui rendra compte de sa gestion, et c'est ce dernier surtout qui sera soumis à un examen sévère et terrible. Pour celui qui a reçu le ministère de la parole, on examinera rigoureusement si, par paresse ou par haine, il n'a pas passé sous silence une chose qu'il fallait dire, si par ses œu ires il n'a pas démenti sa parole, s'il n'a rien caché de ce qui était utile. Quant à l'évêque, plus sa charge est élevée, plus on lui demandera un compte sévère et sur l'instruction qu'il aura donnée à son peuple, et sur la, protection qu'il aura (6) accordée aux pauvres, et surtout sur l'examen de ceux qu'il aura promus aux ordres et sur mille autres choses. C'est pour cela que saint Paul écrivait à Timothée (I Tim. V, 22) : N'imposez légèrement les mains à personne et ne participez en rien aux péchés des autres. Et aux Hébreux, en parlant de leurs chefs spirituels,il écrivait ces paroles effrayantes : Obéissez à vos préposés et soyez-leur soumis; car ce sont eux qui veillent sur vos âmes comme devant en tendre compte. (Hébr. 13, 17.) Et, après nos actions, il faudra rendre compte de nos paroles. Car de même que quand nous avons confié de l'argent à nos esclaves, nous voulons connaître l'emploi qu'ils en ont fait , ainsi Dieu qui nous a confié la parole nous demandera comment nous l'aurons employée. Il examinera, par des informations sévères, si nous n'avons pas dépensé ce talent inutilement et en vain : l'argent qui passe en folles dépenses est moins nuisible que des paroles vaines, inutiles et sans but : car l'argent inutilement employé porte préjudice le plus souvent, il est vrai, à la fortune; mais une parole irréfléchie renverse des maisons entières, perd et paralyse les âmes; et d'ailleurs la perte de la fortune peut se réparer; une parole une fois lancée vous ne pouvez la rappeler.
Oui, nous rendrons compte de nos paroles; écoutez ce que déclare le Seigneur : Je vous dis que toute parole oiseuse que les hommes auront prononcée sur cette terre, ils en rendront compte au jour du jugement : car c'est par vos paroles que vous serez justifiés, et par vos paroles que vous serez condamnés. (Matth. XII, 36-37.) Nous rendrons compte et de ce que nous aurons dit et de ce que nous aurons entendu; par exemple, si nous avons écouté, sans nous y opposer, une calomnie dirigée contre notre prochain : car, dit l'Ecriture, n'acceptez point les paroles du menteur. (Exod. XXIII, 1.) Et si ceux qui acceptent ces paroles ne doivent pas trouver grâce, quelles causes allégueront les médisants et les calomniateurs?
5. Et, que dis-je, ce que nous aurons dit et entendu? Bien plus, nous rendrons compte même de nos pensées. C'est ce que saint 'Paul nous montre par ces paroles : C'est pourquoi ne jugez pas avant le temps , jusqu'à ce que vienne le Seigneur qui éclairera ce qui est caché dans les ténèbres et manifestera les pensées secrètes des coeurs (I Cor. IV, 5) ; et le Psalmiste par celles-ci : La pensée même de l'homme servira à votre gloire. (Ps. LXXV, 11.) Que veut-il dire par ces mots : la pensée même de l'homme servira à votre gloire? Oui, elle y servira si vous n'adressez à votre frère que des paroles feintes et pleines de malignité, si votre bouche et votre langue le louent, tandis que, au fond de votre coeur, vous ne pensez de lui que du mal et ne lui portez que de la haine. Le Christ, voulant nous faire entendre que nous rendrons compte de nos actions, et aussi de nos pensées, nous dit : Quiconque aura regardé une femme pour la convoiter a déjà commis l'adultère dans son coeur. (Matth. V, 28 .) Son péché n'a pas passé jusqu'à l'acte; il n'est encore que dans la pensée et cependant celui-là même n'est pas sans faute, qui considère la beauté d'une femme, afin que le désir de l'impureté s'allume en lui. Aussi lorsque vous entendez dire que le Maître veut faire rendre compte à ses serviteurs, ne passez pas légèrement sur cette parole, mais pensez qu'elle embrasse toute dignité, tout âge, tout sexe, et les hommes et les femmes : songez quel sera ce tribunal, et repassez dans votre esprit toutes les fautes que vous avez commises. Car, si vous les avez oubliées, Dieu ne les oubliera pas; mais il vous les remettra toutes devant les yeux, si, devançant ce terrible moment, vous ne les anéantissez- par la pénitence, la confession et le pardon des torts qui vous sont faits. Mais pourquoi le Maître se fait-il rendre compte? Ce n'est pas qu'il ignore nos oeuvres, lui qui connaît toutes choses avant même qu'elles arrivent; il veut montrer à ses esclaves que leurs dettes sont des dettes véritables et justes ; il veut le leur faire reconnaître et aussi leur apprendre à s'acquitter. C'est dans ce but qu'il envoyait le Prophète rappeler aux Juifs leurs iniquités : Va redire ses iniquités à la maison de Jacob et ses péchés à la maison d'Israël (Is. LVIII , 1) , non-seulement pour qu'ils les entendent, mais pour qu'ils s'en corrigent.
Quand il eut commencé à se faire rendre compte, on lui amena un serviteur qui lui devait dix mille talents. Quelle somme confiée ! quelle somme dissipée ! Quelle énorme dette ! Combien n'en avait-il pas reçu, lui qui en a tant dépensé! Il est lourd, le poids des dettes ; mais ce qu'il y a de plus fâcheux , c'est que ce serviteur fut conduit à son maître le premier. Car si beaucoup (7) de débiteurs capables de payer l'avaient précédé , il n'eût pas été trop étonnant que le roi ne se fût pas fâché : la solvabilité des premiers aurait dû le disposer à la bienveillance pour ceux qui ensuite n'auraient pu payer. Mais que le premier soit insolvable, et pour une dette si importante, et qu'il n'en éprouve pas moins la clémence de son maître, voilà qui est bien étonnant et extraordinaire. Les hommes, en effet, quand ils ont découvert un débiteur, non moins que s'ils avaient trouvé une proie, se réjouissent et s'agitent de toute manière -pour lui faire payer sa dette entière; et si la pauvreté des débiteurs ne le permet pas , ils font retomber leur colère sur le corps des pauvres malheureux, les tourmentant, les frappant, leur infligeant mille maux. Dieu au contraire met tout en oeuvre et en mouvement pour délivrer ses débiteurs de leurs dettes. L'homme s'enrichit à exiger son dû, et Dieu à le remettre. Quand nous avons reçu ce qu'on nous devait, nous sommes dans une abondance plus grande : Dieu, au contraire, plus il remet les dettes contractées envers lui, plus il s'enrichit. Car la richesse pour Dieu, c'est le salut des hommes, comme le dit saint Paul : Riche pour tous ceux, qui l'invoquent. (Rom. X, 12.) Mais, me direz-vous, si le maître veut pardonner au serviteur et lui remettre sa dette, pourquoi ordonne-t-il qu'on le vende ? C'est là précisément ce qui montre le mieux sa charité. Toutefois, ne nous pressons pas et suivons avec ordre le narré de la parabole
Comme il n'avait pas de quoi payer, dit l'Evangéliste. Qu'est-ce que cela veut dire Comme il n'avait pas de quoi payer? Voici qui aggrave l'iniquité. Dire qu'il n'avait pas de quoi payer, c'est dire qu'il était vide de bonnes oeuvres, qu'il n'avait fait aucun bien qui pût lui être compté pour le pardon de ses fautes. Car nos bonnes œuvres nous sont comptées, oh! oui, elles nous sont comptées pour la rémission de nos péchés, comme la foi pour la justification. A celui qui ne fait pas les oeuvres, mais qui croit en Celui qui justifie l'impie, sa foi est imputée à justice. (Rom. V, 5.) Et pourquoi parler seulement de la foi et des bonnes oeuvres, puisque les afflictions mêmes nous sont comptées pour le pardon de nos fautes? C'est ce que le Sauveur nous montre par la parabole de Lazare, où il nous représente Abraham disant au riche que Lazare n'a reçu sur cette terre que des maux, et que c'est pour cela qu'il est consolé dans l'autre vie. C'est ce que nous montre aussi saint Paul, écrivant aux Corinthiens (I Cor. V, 5) au sujet du fornicateur, en leur disant : Livrez cet homme à Satan pour que sa chair soit châtiée et son esprit sauvé. Et, en consolant d'autres pécheurs, il leur adresse ces mots : C'est pour cela qu'il y a parmi vous beaucoup d'infirmes et de languissants et que beaucoup s'endorment. Que si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions point jugés; et lorsque nous sommes jugés, c'est par le Seigneur que nous sommes repris, afin que nous ne soyons pas condamnés avec ce monde (I Cor. XI, 30-32.) Mais si les afflictions, les maladies, la mauvaise santé, les maux que notre corps peut éprouver, toutes choses que nous ne support tons que malgré nous et que nous sommes loin de nous procurer, nous sont comptées pour la rémission de nos fautes, à combien plus forte raison les bonnes œuvres auxquelles nous nous portons dé nous-mêmes et avec zèle ! Ce serviteur au contraire n'avait rien de bon; il n'avait qu'un poids accablant de péchés ! C'est pourquoi l'Evangéliste dit : Comme il n'avait pas de quoi payer, son maître ordonna qu'il fû. vendu. (Matth. XVIII, 25.) C'est là le trait qui nous peint le mieux la clémence du Maître, de lui avoir fait rendre compte et d'avoir ordonné de le vendre : car, en faisant ces deux chose, il ne voulait qu'empêcher qu'il fût vendu. — Qu'est-ce qui le prouve? — La fin de la parabole : car, s'il avait voulu le faire vendre, qui s'y serait opposé? qui l'aurait empêché ?
6. Pourquoi donc l'a-t-il ordonné, s'il n'avait pas l'intention de le faire ? — Pour imprimer à l'esclave plus de crainte : et il lui voulait, au moyen de sa menace, imprimer plus de crainte, afin de l'amener à supplier, et il voulait l'amener à supplier, afin d'en prendre occasion de pardonner. Il pouvait, même avant toute supplication, lui pardonner, et c'est pour ne pas le rendre pire qu'il ne l'a pas fait. Il aurait pu lui pardonner avant toute reddition de comptes; mais alors, l'esclave, ignorant la grandeur de sa dette, n'en eût été que plus inhumain et plus cruel envers ses frères: c'est pourquoi le roi lui fait connaître d'abord la grandeur de sa dette et ensuite la lui remet tout entière. C'est après la reddition des comptes où on lui avait fait voir quelle était sa dette, c'est après qu'on l'a menacé et qu'on lui a montré la peine qu'il était juste de lui infliger, c'est (8) alors, dis-je, qu'il se montre si impitoyable et si inhumain pour son compagnon. Si ces précautions n'avaient pas été prises, à quel degré de cruauté ne serait-il pas descendu? Dieu en tout cela n'a eu d'autre but que d'adoucir ce caractère si emporté, et si rien n'a servi, ce n'est pas sur le maître, mais sur cet incorrigible que retombe la faute. Voyons cependant comment il traite cette maladie : S'étant donc jeté à ses pieds, le serviteur le conjurait en disant : Ayez patience, et je vous rendrai tout. Il ne dit pas qu'il n'avait pas de quoi rendre; mais les débiteurs promettent toujours, quand même ils n'ont rien à donner, afin d'échapper aux dangers présents.
Apprenons, nous qui avons si peu d'ardeur pour la prière, quelle est la force des supplications. Ce serviteur n'avait à présenter ni jeûnes, ni pauvreté volontaire, ni rien de semblable : mais lui qui n'avait aucune vertu se met à conjurer son maître, et sa prière a tant de force qu'elle l'entraîne à la clémence. Ne désespérons donc jamais dans nos prières. Car peut-il se trouver un plus grand pécheur que celui qui, accablé sous le poids de tant de crimes, n'avait à présenter aucune bonne oeuvre, ni grande , ni petite ? Et cependant il ne se dit pas à lui-même : Je n'oserais parler, je suis rempli de honte : comment pourrais-je approcher de mon maître? Comment pourrais-je le supplier? Et c'est pourtant ce que disent beaucoup de pécheurs, poussés par la honte que le démon leur inspire. Vous n'osez parler? C'est précisément pour cela qu'il vous faut approcher, pour que votre; confiance s'augmente. Celui qui va vous pardonner est-il donc un homme, pour que vous rougissiez, accablé par la honte? Non, c'est Dieu, Dieu qui désire vous pardonner plus,que vous ne désirez être pardonné. Vous ne désirez pas votre bonheur comme il désire votre salut; et c'est ce qu'il nous a fait voir par bien des exemples. Vous n'avez pas de confiance? Et c'est là précisément ce qui doit vous en donner : car c'est un grand sujet de confiance que de croire n'y avoir pas droit, comme aussi c'est un grand sujet de honte que d'oser se justifier en face du Seigneur. C'est se rendre criminel, quand même on serait d'ailleurs le plus saint des hommes, comme aussi celui-là est justifié qui se' croit le dernier de tous, témoin le pharisien et le publicain. Donc, quand nous avons péché, ne perdons ni l'espoir, ni la confiance, mais approchons-nous de Dieu, prosternons-nous devant lui, conjurons-le, comme a fait ce serviteur qui, en cela du moins, était inspiré d'un bon sentiment. Ne pas désespérer, ne pas perdre confiance, confesser ses péchés, demander quelque délai, quelque retard, tout cela est beau, tout cela est d'une âme contrite et d'un esprit humilié. Mais ce qui va suivre est loin dé ressembler à ce qui a précédé : ce que ses supplications lui ont fait gagner, la colère où il va entrer contre son compagnon le lui fera bientôt perdre. Voyons, en attendant, comment il obtient son pardon : voyons comment son maître le renvoie libre et ce qui l'a porté à cette détermination : Le Roi ému de pitié, dit l'Evangéliste, le renvoya et lui remit sa dette. L'esclave avait demandé un délai, le maître lui accorde son pardon, de sorte qu'il obtient plus qu'il n'avait demandé. Aussi saint Paul nous dit que Dieu est assez puissant pour tout faire au delà de ce que nous demandons ou concevons. (Eph. III,20.) Car vous ne pourrez jamais imaginer tout ce qu'il a résolu de vous donner. Donc pas de défiance, pas de honte : ou plutôt rougissez de vos iniquités, mais ne désespérez pas, n'abandonnez pas la prière: allez, quoique vous ayez péché, apaiser votre Maître, et lui donner occasion d'exercer sa clémence en vous pardonnant vos fautes : car, si vous n'osez pas approcher, vous mettez obstacle à sa bonté et vous l'empêchez, autant qu'il est en vous, de montrer combien son coeur est généreux. Ainsi, pas de découragement, pas de langueur dans nos prières. Quand nous serions tombés dans le gouffre du vice, il peut nous en retirer bien vite. Personne n'a autant péché que le mauvais serviteur: il avait épuisé toutes les formes du vice; c'est ce que montrent les dix mille talents : personne ne peut être plus vide de bonnes oeuvres que lui : aussi nous dit-on qu'il ne pouvait rien payer. Et cependant ce criminel que tout conspirait à accuser, la prière est si puissante qu'elle l'a délivré. La prière est-elle donc si efficace qu'elle puisse soustraire à la punition et au châtiment celui qui, par ses actions et ses oeuvres mauvaises, s'est rendu coupable envers le Maître? Oui, elle le peut, ô homme. Elle n'est pas seule en effet dans son entreprise : elle a l'aide et le soutien le plus fort, la miséricorde de ce Dieu à qui s'adresse la prière : c'est la miséricorde qui fait tout et qui donne à la prière sa puissance. C'est pour faire entendre cette vérité que (9) l'Evangéliste dit : Son maître, ému de compassion, le renvoya et lui remit sa dette; nous faisant voir qu'avec la prière et avant la prière, c'est la miséricorde du Maître qui a tout fait. Ce serviteur étant sorti rencontra un de ses compagnons qui lui devait cent deniers; et l'ayant saisi, il l'étouffait, disant : Rends-moi ce que tu me dois. Mais que peut-il y avoir de plus' infâme? La parole du pardon retentissait encore à ses oreilles, et déjà il a oublié la miséricorde de son Maître.
7. Voyez-vous comme il est bon de se souvenir de ses péchés? Si celui-là se les était toujours rappelés, il n'aurait pas été si cruel et `si .inhumain. Aussi je vous le répète continuellement et je ne cesserai de vous redire qu'il est très-utile, qu'il est nécessaire que nous nous souvenions sans cesse de toutes nos iniquités rien ne rend l'âme si sage, si douce, si indulgente que le souvenir continuel de ses fautes. Aussi saint Paul se souvenait non-seulement des péchés qui avaient suivi, mais encore de ceux qui avaient précédé son baptême, bien qu'ils fussent tout à fait effacés. Et si cet apôtre se souvenait même des péchés commis avant le baptême, combien plus ne devons-nous pas nous souvenir de ceux qui ont suivi notre régénération. Car, non-seulement leur souvenir nous portera à en faire une plus grande pénitence, mais encore il nous donnera plus de douceur à l'égard du prochain, nous inspirera pour Dieu notre maître plus de reconnaissance, en nous remettant sans cesse devant les yeux son indicible miséricorde. C'est ce que ne fit pas ce mauvais serviteur; mais, loin de là, oubliant la grandeur de sa dette, il oublia aussi la grandeur du bienfait; oubliant le bienfait, il agit méchamment envers son compagnon, et cette mauvaise action lui fit perdre tout ce que lui avait accordé la miséricorde de Dieu. L'ayant saisi, il l'étouffait, disant: Rends-moi ce que tu me dois. Il ne dit pas Rends-moi cent deniers (il aurait rougi de la futilité de cette dette), mais bien: Rends-moi ce que tu me dois. Et celui-ci se jetant à ses pieds le conjurait, disant : prends patience et je te rendrai tout. Se servant des paroles mêmes qui avaient valu au méchant serviteur son pardon, il espérait bien être sauvé. Mais ce cruel, emporté par son inhumanité, restait insensible à ces paroles et ne pensait plus qu'elles l'avaient sauvé. Et pour lui cependant, pardonner, ce n'était plus de la. clémence, mais une dette et une obligation. Car si ç'eût été avant la reddition des comptes, avant sa condamnation, avant cette grâce extraordinaire, qu'il eût pardonné, c'eût été un effet de sa propre générosité. Mais après avoir reçu un si grand bienfait et le pardon de tant de fautes, c'était pour lui une nécessité , c'était s'acquitter d'une dette que d'avoir pitié de son compagnon. Et pourtant il fut loin de le faire et de considérer quelle différence il y avait entre la grâce qu'il venait d'obtenir et celle qu'il aurait dû accorder à son compagnon. Cette différence ressort et de la somme due des deux parts, et de la position respective des personnages et aussi de la manière dont la chose se passe. D'un côté, c'étaient dix mille talents, et de l'autre cent deniers; d'un côté, c'est un esclave qui agit envers son maître d'une manière outrageante , de l'autre c'est un compagnon de servitude qui a contracté une dette envers un compagnon de servitude. Traité si généreusement, le serviteur devait à son tour faire grâce; le maître, au contraire, remit toute la dette, quoique le débiteur ne l'eût mérité par aucune bonne oeuvre, grande ou petite. Mais sans réfléchir à rien de tout cela , entièrement aveuglé par sa colère, il saisit son débiteur à la gorge et le jette en prison. A cette vue les autres esclaves, ajoute l'Evangéliste, s'indignent, et avant même que le maître ait rien prononcé, ils le condamnent : preuve nouvelle de la bonté du roi. Son maître l'ayant appris le fait appeler, le soumet à un nouveau jugement, et, même en ce moment, il ne le condamne pas sans formes, mais il lui fait voir que la conduite qu'il va tenir est justifiée par le droit; aussi que dit-il? Méchant serviteur, je t'avais remis toute ta dette.
Quoi de meilleur que ce maître? Lorsque son esclave lui devait dix mille talents, il ne lui adresse pas une parole de reproche, ne l'appelle pas même méchant, mais ordonne seulement de le vendre; et cela, pour avoir occasion de lui remettre sa dette. Quand ensuite cet esclave tient envers son compagnon une conduite indigne, alors le maître se fâche et s'emporte pour nous apprendre qu'il pardonne plus facilement les péchés qui l'atteignent lui-même que ceux qui atteignent le prochain. Et ce n'est pas seulement en cette occasion qu'il tient cette conduite, c'est encore en d'autres circonstances : Si vous présentez votre offrande à l'autel, et que là. vous vous souveniez que (10) votre frère a quelque chose contre vous, allez, réconciliez-vous d'abord avec votre frère, et alors revenant, vous offrirez votre don. (Matth. V, 23, 24.) Voyez-vous comme partout il place nos intérêts avant les siens et comme il ne met rien au-dessus de la paix et de la charité envers le prochain? En un autre endroit, il dit encore : Quiconque renvoie sa femme, hors le cas d'adultère, la rend adultère. (Ibid. 32.) Mais voici la loi qu'il établissait par l'organe de saint Paul: Si un homme a une femme infidèle, et qu'elle consente à demeurer avec lui, qu'il ne se sépare point d'elle. (I Cor. VII, 12.) Si elle s'est rendue adultère, dit-il, chassez-la; si elle est infidèle, ne la chassez pas; si elle pèche contre vous, renvoyez-la; si elle pèche contre moi, gardez-la. De même en cette circonstance, des péchés graves ont été commis contre le Maître, et ce bon Maître pardonne; mais dès qu'il s'agit des fautes commises contre un frère, quoique plus légères et moins fréquentes que celles par lesquelles le Maître a été offensé, alors le Maître ne pardonne plus, au contraire, il sévit : il appelle le coupable méchant, tandis que dans le premier cas il ne lui a pas même adressé une parole de reproche. C'est encore pour faire mieux ressortir cette leçon que l'Evangéliste ajoute qu'il fut livré aux bourreaux. Lorsqu'il lui demanda compte des dix mille talents, il ne fit rien de tel. Nous apprenons ainsi que la première sentence n'était pas une sentence de colère, mais de miséricorde, et d'une miséricorde qui cherchait une occasion de pardonner. Au contraire, la dernière action l'a irrité. Qu'y a-t-il donc de plus mauvais que le désir de la vengeance, puisqu'il force Dieu à révoquer les effets de sa clémence et que ce que les péchés n'ont pu le contraindre de faire, le ressentiment contre le prochain le force à le faire ? Certes il est écrit que les dons de Dieu sont sans repentance. (Rom. XI, 29.) Pourquoi donc, après avoir accordé un tel bienfait, montré une telle clémence, Dieu a-t-il ici révoqué son propre jugement? Parce que le serviteur a voulu se venger. Aussi ce n'est passe tromper que de regarder ce péché comme le plus grave de tous les péchés; tous les autres ont pu trouver grâce; pour celui-là seul il n'y a pas de pardon, et bien plus, il fait revivre ceux même qui sont effacés.
Le désir de la vengeance est donc un double mal, parce qu'il,est inexcusable auprès de Dieu et parce que, par ce péché, les autres fautes, même pardonnées, revivent et se représentent devant nous, comme il est arrivé en cette circonstance. Car il n'y a rien, rien , dis-je, qui offense et irrite Dieu comme de voir un homme animé de l'esprit de vengeance et de ressentiment. C'est ce que nous apprennent le passage que je viens de commenter et la prière dans laquelle le Christ nous a ordonné de dire : Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. (Matth. VI, 12.) Sachant toutes ces choses, gravant dans notre coeur la parabole que nous avons méditée, lorsque nous penserons à ce que nos frères nous ont fait souffrir, pensons à ce que nous avons fait contre Dieu et la crainte de nos propres fautes aura bientôt réprimé la colère que les offenses reçues ont pu nous inspirer; s'il y a des péchés dont nous devions nous souvenir, ce sont les nôtres seulement; si nous nous souvenons des nôtres, nous aurons bientôt oublié ceux d'autrui, et si, au contraire, nous oublions les nôtres, ceux d'autrui se présenteront bientôt à notre pensée. Si ce mauvais serviteur avait songé aux dix mille talents qu'il devait, il aurait oublié les cent deniers; mais, ayant oublié sa dette, il exigea de son compagnon ce qui lui était dû, et voulant recouvrer une petite somme, non-seulement il ne l'obtint pas, mais il attira sur sa tête le poids des dix mille talents. Aussi vous dirai-je sans crainte que l'esprit d'inhumanité et de vengeance est le plus grave de tous les péchés, ou plutôt ce n'est pas moi qui vous le dis, c'est le Christ, en se servant de la parabole que j'ai développée. Car si ce crime n'était pas plus grave que les dix mille talents, c'est-à-dire que des péchés innombrables, il n'aurait pas fait revivre les fautes déjà pardonnées. Aussi que notre principale étude soit de réprimer en nous tout sentiment de colère et de nous réconcilier avec nos ennemis, certains que ni prière, ni jeûne, ni aumône, ni participation aux mystères, aucun acte de piété, en un mot, ne pourra, si nous gardons quelque rancune, nous être utile au grand jour des révélations, tandis qu'au contraire, si nous nous dépouillons entièrement de ce vice, fussions-nous mille fois pécheurs, nous pourrons obtenir quelque pitié. Et ce n'est pas moi qui vous le dis, c'est le Dieu qui viendra nous juger. Voyez la parabole que je viens d'expliquer : C'est, ainsi que vous traitera mon Père si chacun de vous ne (11) pardonne du fond de son coeur; et en un autre endroit : Si vous remettez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous remettra les vôtres. (Matth. VI, 14.) Afin donc de mener ici-bas une vie douce et tranquille et d'obtenir là-haut pardon et miséricorde, il faut mettre tous nos soins, tous nos efforts à nous réconcilier avec les ennemis que nous pouvons avoir; par là, notre Maître, l'eussions-nous mille fois outragé, sentira sa colère désarmée et nous obtiendrons les récompenses éternelles; puissions-nous en être tous jugés dignes par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit gloire et puissance dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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